Passer au contenu

/ Département d'anthropologie

Rechercher

Navigation secondaire

Xylella (Pouilles, Italie), une tarentule politique (cliquer pour lire la suite)

Sjor [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]

Le « talon » de la botte italienne, la région du Salento, a été envahie par une bactérie qui ravage les oliviers de cette région agricole. La production de l’huile d’olive en Salento est une activité millénaire. On pense que ce sont les Grecs qui l’ont l’introduite dans le sud de l’Italie il y a 2500 ans avec leurs colonies (Magna Grecia, la « Grande Grèce » au sud du pays et une partie de la Sicile). Plusieurs régions italiennes produisent de l’huile d’olive aujourd’hui ; mais, à l’instar du vin du sud exporté vers la France pour devenir du vin de table « français », depuis siècle la région des Pouilles exporte 40% de l’huile d’olive italienne.[1]

Depuis 2016, la bactérie Xylella fastidiosa (spp. pauca) détruit les arbres de la région, nottament dans la commune de leccese, aux alentours de la ville de Lecce où j’avais enseigné pendant deux ans. Américaine d’origine, cette maladie, introduite via des produits agricoles venant de l’Amérique centrale, se propage en Europe depuis 2013.[2] Il semble que l’olivier de Salento possède des traits semblables à ceux des plants de café costaricien. Cependant, si on connaît un grand nombre d’insectes vecteurs potentiels, on ignore encore si un vecteur particulier a contribué à l’introduction de la bactérie en Italie. La bactérie se propage essentiellement dans les tissus vasculaires des plantes (xylème, d’où le nom de la maladie) et peut bloquer le transport de la sève. Elle peut attaquer plusieurs espèces, dont les agrumes. Diverses « maladies » qui ont été identifiées ne sont en fait que des manifestations de la même bactérie qui contamine différentes plantes. Les Italiens ont baptisé la maladie « CoDiRO », Complesso da Disseccamento Rapido dell'Olivo (Complexe de dessèchement rapide de l’olivier). Ce nom musical adoucit les effets dévastateurs… des champs entiers sont rapidement dénudés. Comme toute espèce parasitaire adaptée à la vie et à la reproduction dans un milieu particulier (par exemple, le caféier), un équilibre s’établit entre X. fastidiosa et son hôte : au Costa Rica et dans les pays avoisinants, cette bactérie n’élimine pas son hôte. Cela serait une mauvaise stratégie darwinienne, car elle éliminerait le seul environnement dans lequel elle peut survivre. Cependant, un nouveau milieu ne possède pas forcément les mécanismes naturels d’adaptation ou de défense qui se sont développés dans son environnement d’origine. C’est le cas de Salento où la dévastation a été totale et soudaine.

Pour l’instant, il n’y a pas de plan pour sauver les oliviers. Même si on trouve un moyen de lutte, sa mise en œuvre sera très difficile en raison de l’environnement politique toxique. L’Italie est membre de l’Union Européenne (EU) qui, certes, avait imposé des restrictions sur l’importation de certaines espèces à risque provenant de l’Amérique centrale. Cependant, Bruxelles ne fait pas de projets de loi qui contredisent celles des pays membres et évite de prendre des positions qui pourraient les mettre dans l’embarras. Par exemple (hypothétique), l’UE n’adopterait jamais une loi qui empêcherait uniquement l’Italie d’importer des fleurs costariciennes parce que la Mafia mexicaine utilise ce vecteur pour transporter de l’héroïne (une hypothèse, comme j’ai dit, car l’héroïne italienne vient d’Afghanistan, pas du Mexique). Soit personne n’importe des fleurs costariciennes, soit tous les membres de l’UE y sont autorisés. L’UE n’a donc pas réagi avec suffisamment de précision.

Il y a une deuxième dimension politique encore plus complexe. Le Salento est une des 20 régions de l’Italie, lesquelles sont plus puissantes que nos provinces canadiennes. De plus, cinq de ces régions sont semi-autonomes et hébergent des mouvements nationalistes et indépendantistes. Le Salento n’est pas parmi ces cinq, mais le gouvernement central hésite avant d’intervenir dans la politique locale ; En effet, pendant des décennies, les partis politiques nationaux utilisaient des stratégies économiques qui faisaient en sorte que les personnes du sud du pays soient défavorisées et donc dépendantes des miettes qui tombaient du banquet politique de Rome. Ces stratégies obligeaient les personnes à voter pour les candidats sélectionnés par les partis politiques de Rome. Depuis que ce système corrompu a pris fin dans les années 1990, le gouvernement de Rome n’a plus la volonté d’intervenir dans les régions du sud, afin d’éviter des accusations de manipulation politique et de protéger les nouvelles formes de corruption qui ont remplacé l’ancien régime. Le résultat, comme on dit en Italie, est un casino, un bordel politique tellement complexe qu’il est difficile de mobiliser les ressources pour combattre le xylella. Par exemple, il y a plus de 1500 variétés d’oliviers dans le monde et certaines sont naturellement plus résistantes que d’autres.[3] Il y a au moins cinq variétés dans la zone leccese, dont une semble plus résistante.[4] Si une de ces variété était identifiée, la tâche de remplacer les variétés locales (ou de greffer l’espèce résistante à un porte-greffe local) serait un défi monumental, non seulement sur le plan technique, mais aussi culturel, car en Italie, la fierté locale du terroir est une source puissante de capital politique pour résister à la domination romaine. Sans une évolution (ou révolution) de la volonté politique, les oliviers continueront à mourir.

Guy Lanoue


[1] Instituto Nazionale di Statistica, s.d., « Superfecie (ettari) et produzione (quintali) : olivo, olive da tavola, olive da olio, olio di pressione. Dettaglio per Provinca – Anno 2014 », dans Agricoltura e zootecnia, http://agri.istat.it/jsp/dawinci.jsp?q=plC270000030000173200&an=2014&ig=1&ct=311&id=15A|21A|32A (Consulté le 10-08-2019).

[2] Mattedi A. 2015, « Xylella fastidiosa: intervista al ricercatore Donato Boscia del CNR », dans Italia unita per la Scienza, http://italiaxlascienza.it/main/2015/03/xylella-fastidiosa-intervista-al-ricercatore-donato-boscia-del-cnr/ (Consulté le 10-09-2019).

[3] Ibid.

[4] Ibid.