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Le casse-noisettes (Lazio, Italie) (cliquer pour lire la suite)

Marcello Consolo (CC BY-NC-SA 2.0)

Les noisettes sont très populaires en Italie. Le pays en produit approximativement 130,000 tonnes par an, un huitième de la production mondiale. On trouve les noisettes dans le gelato, les friandises Ferrero Rocher et ses imitateurs, les diverses torte, la gianduia, le Nutella, les huiles pour les cosmétiques, et même dans plusieurs liqueurs populaires, en bref, dans 29 produits au total.[1] Les noisettes sont cultivées de la Sicile jusqu’au Piémont, car l’Italie possède des conditions géographiques favorables, c’est-à-dire un climat « méditerranéen » avec des étés très arides (surtout dans le centre et le sud), et des terres hautes.

Par ailleurs, 60% du pays est constitué de montagnes ou de collines. Le fait que chaque région prétend détenir la palme d’or de la qualité n’est pas surprenant. Les agences provinciales font la promotion de leur produit, et comme dans le cas du vin, du jambon et du fromage, il y a un peu de mythification dans ces proclamations.

L’Italie importe deux fois et demie plus de noisettes qu’elle en exporte,[2] fait surprenant. Puisque les noisettes italiennes figurent parmi les meilleurs au monde, on les réserve pour les déserts de qualité. Les noisettes de la Turquie et de la Géorgie, prétendument de moindre qualité (disent-ils !), sont réservés à des usages « industriels », c’est-à-dire pour la production des huiles destinés en grande partie aux produits cosmétiques, mais sont également incorporés dans des tartinades ou sont transformés en farine pour des biscuits.

Le noisetier est un arbre sensible à des infestations, notamment par la ifantria ou bruco americano (Hyphantria cunea), un papillon qui adore les feuilles de noisetier, et Anisandrus dispar F. (Coleoptera, Scolytidae).[3] Le premier papillon, Hyphantria cunea, est arrivé en Italie de l’Europe centrale dans les années 1990. Le deuxième (Scolytidae) transmet une bactérie dans ses larves qui provoque une maladie, la moria. Les premiers papillons mangent les feuilles de l’arbre, tandis que la bactérie du deuxième se multiplie et bloque le transport d’eau à l’intérieur du tronc. Les deux sont mortels. Les effets dévastateurs de ces infestations sont frappants : on peut apercevoir des champs entiers d’arbres dénudés qui, sans feuilles, meurent desséchés, car le noisetier est déjà une espèce méditerranéenne qui fleurit entre la vie et la mort, où l’été ne voit pas de pluie pendant des mois entiers. En effet, l’aridité « trompe » l’arbre en le poussant à produire davantage de fruits, car la sécheresse est normalement un prélude à la mort. Cependant, une fois la récolte terminée en octobre, les pluies d’hiver ressuscitent les arbres sans feuilles, qui fleuriront de nouveau au printemps.

Jadis les hivers tuaient une grande partie des larves et des œufs, et donc les infestations étaient relativement peu nocives. Au printemps, on coupait les quelques branches visiblement infestées, et l’arbre survivait. Hélas, les hivers ne sont plus aussi froids. Le réchauffement climatique a malheureusement encouragé la propagation de ces papillons. Quand je vivais en Italie dans les années 1990 et au début des années 2000, les producteurs de la région Viterbese au nord de Rome étaient en pleine crise. D’une année à l’autre, on constatait le progrès de l’infestation des noisetiers, aussi bien au nord qu’au sud de la région. Au fur et à mesure que les noisetiers de terrains avoisinants se dénudaient de leurs feuilles, laissant des forêts d’arbres mourants, les insectes attaquaient les arbres intacts des terrains avoisinants.

Au des infestations, les chercheurs scientifiques n’avaient pas encore identifié la source du problème – on parlait de « maladie », de « virus », de « contamination du sol » (ceci est une autre histoire qu’on doit raconter un jour – on croyait avec raison, qu’un établissement d’élevage de vaches dans la région déchargeait des tonnes d’excréments directement dans l’environnement, qui s’infiltraient dans l’aquifère).

La propagation rapide de ces insectes a surpris tout le monde. Parce que les chercheurs ignoraient la cause de la maladie des noisetiers, ils ne pouvaient pas proposer de traitement efficace. Pour aider les cultivateurs, le gouvernement italien a créé un fond de dédommagement. Cela a malheureusement eu deux effets négatifs.

Pour commencer, plusieurs cultivateurs ont rapidement calculé qu’il était plus avantageux d’abandonner leurs terrains à la maladie (pour pouvoir toucher une compensation) plutôt que de mettre en place un plan de traitement. Par ailleurs, les cultivateurs n’avaient pas beaucoup de choix. Pour limiter la propagation et isoler les arbres infestés, il fallait éliminer et brûler également les arbres sains. Puisque les noisetiers sont plantés en rangées, l’arbre malade peut être isolé uniquement si on enlève tous les arbres sains autour. Malheureusement, le gouvernement dédommageait uniquement la destruction de l’arbre malade sans prendre en compte la destruction des arbres sains.

Par ailleurs, il fallait également calculer le prix de la main-d’œuvre et de la machinerie pour couper, traîner et brûler les arbres. Dans la plantation de ma famille de 11 hectares par exemple, nous avions creusé trois trous profonds de 5 mètres, car il fallait s’assurer que les étincelles du bûcher ne déclenchent pas d’autres incendies. En deuxième lieu, parce que les noisettes sont un produit agricole de haut de gamme qui se vendent à un prix élevé (de 5 – 7 €/kilo), les fermiers de la région généralement avaient des polices d’assurance. J’ai connu des fermiers armés qui dormaient dans les champs durant la récolte pour empêcher le vol des noisettes. Quand elles sont mûres, les noisettes tombent naturellement sur le terrain lisse, et une personne peut facilement remplir un sac ou deux de 25 kilos en quelques minutes, ce qui représentait à l’époque une valeur de 250 € à 300 €, et ceci en laissant en marche sa voiture au bord de la route. Bref, quelques terrains dénudés ont pris feu, pour plusieurs raisons insolites : on évoquait un éclair errant ou un mégot jeté de la fenêtre d’une voiture (sans doute venant de Rome, disaient les locaux). Ces feux abusifs – « pour faire un peu de nettoyage », comme un homme local m’avait avoué – sont très dangereux, car, comme je l’ai dit, il n’y a pas d’eau pour les combattre. On les attaque avec des pelles en jetant de la terre sur les flammes. La terre ferreuse desséchée par l’été méditerranéen est malheureusement dure comme du ciment.

L’ironie est évidente, les personnes honnêtes qui tentaient de sauver leurs arbres infestés et d’éteindre les incendies étaient pénalisées financièrement et moralement. Certes, la production a repris après la crise des années 1990, mais la région s’est transformée pour toujours. Premièrement, d’autres pays ont pris la relève. Il n’est pas certain que ces pays imposent des règlements stricts à l’encontre des abus d’engrais chimiques et d’insecticides. La pureté du produit italien était en grande partie garantie par la nature artisanale de la production à petite échelle. Aujourd’hui, les petits éleveurs que j’ai connus ont disparu. Face au dilemme qui les obligeait à abandonner leurs arbres, ils ont préféré vendre leurs terres à des développeurs immobiliers désireux d’ériger des « maisons de campagne » - en fait, des appartements – sur les terres hautes (et plus tempérées) au nord de Rome, pour desservir la classe moyenne anxieuse d’acquérir une maison de vacance « aristocrate » plutôt que de passer l’été avec la plèbe qui se rend à la plage. Aujourd’hui la campagne bucolique a été transformée en banlieue-simulacre et bien évidemment, un grand nombre de vacanciers met de la pression sur les ressources, notamment l’aquifère. À la différence des noisetiers, les humains ne peuvent pas survivre la sécheresse d’hiver typique des terres hautes méditerranéennes. Le coût de nouveaux traitements antiparasitaires est trop élevé pour les petits fermiers traditionnels et donc provoque la disparition de petites plantations au bénéfice de grands producteurs industriels.

Bref, le réchauffement climatique a radicalement transformé et urbanisé l’environnement, et les pratiques traditionnelles qui valorisaient le petit producteur ont été remplacées par des approches industrielles qui peuvent s’offrir des traitements coûteux contre les infestations. Pire encore, la campagne jadis dominée par les petits terrains irréguliers avec leurs rangées géométriques de noisetiers a été remplacée par des zones résidentielles à haute densité, ou par des zones industrielles.

Guy Lanoue


[1] Villa, E. 2019, « Un’alluvione di nocciole sull’Europa, quasi un milione di tonnellate », dans Agromagazine, http://www.agromagazine.it/wp/unalluvione-di-nocciole-sulleuropa-quasi-un-milione-di-tonnellate/, (Consulté le 4-08-2019).

[2] Anonyme s.d., « Hazelnut », dans Tridge, https://www.tridge.com/intelligences/hazelnut-in-shell/IT, (Consulté le 3-08-2019).

[3] Bucini, D., Balestra, G.M., Pucci, C., Paparatti, B., Speranza, S., Proietti Zolla, C. and Varvaro, L. 2005. « Bio-ethology of anisandrus dispar f. and its possible involvement in Dieback (moria) diseases of hazelnut (Corylus Avellana L.). Plants in Central Italy » Acta Hortic. 686, 435-444. DOI: 10.17660/ActaHortic.2005.686.60 doi.org/10.17660/ActaHortic.2005.686.60