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/ Département d'anthropologie

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Mort à Venise

MORT à VENISE[1]

 

L'image de Venise inondée est apparue dans tous les journaux la semaine dernière. La mer entra dans la lagune, atteignant 1,9 mètre et ruinant tout ce qu’elle touchait: églises, palais, magasins, statues, bars.

Le colossal MOSE, qui a déjà avalé 8 milliards de dollars (pots-de-vin compris), ne sera actif que dans deux ans, si tout se passe bien. Le projet vise à protéger la ville des marées jusqu'à 3 mètres de haut. Les Italiens se leurrent que ce Mose sans accent (Mosé en italien signifie Moïse) pourra diviser les eaux et sauver Venise de sa disparition inévitable.

La ville est visitée chaque année par plus de 20 millions de personnes, ainsi que par ceux qui la rêvent ou la pensent de loin. Il y a aussi ceux qui y vont pour le travail, les études ou par nécessité, car c'est la capitale de la région et abrite des universités et des bureaux administratifs. Et puis, il ne faut pas oublier ceux qui résistent, qui sont toujours moins (50 000 selon le dernier registre). Il faut savoir comment faire face aux difficultés: même trouver un litre de lait ou une bande adhésive est devenu une odyssée dans une ville spectacle qui ne pense plus qu'au tourisme. Mais qui sait comment il parvient à s’adapter à vivre dans une autre ville née et a grandi à Venise. Si ton rythme est le rythme de Venise, et tu vas toujours à pied (je me demande pourquoi les non-Vénitiens imaginent que les gens se déplacent toujours en bateau), ce sera tout un engagement de s’habituer aux villes modernes. Pour eux ça se passe peut-être comme ces gens qui, en descendant d'un navire, sentent que la terre bouge sous leurs pieds.

Si on habite à Venise ou si on la fréquente souvent, on est au courant de l’acqua alta (« hautes eaux ») et on a déjà les bottes en caoutchouc près de la porte, sinon on saute les cours à la fac, on ne fait pas l’épicerie, on n’achète pas le journal. Les hautes eaux ne sont pas un phénomène rare, mais cette fois-ci, la mer a crié avec une force particulière et a sonné l'alarme pour le réchauffement climatique et ses conséquences pour l'humanité. L'eau a également fait sonner d'autres cloches: celle de la corruption, du détachement de l'Italie des politiques européennes, de la vidange des centres historiques, du tourisme de masse, de la protection du patrimoine culturel et architectural.

Comme est déjà arrivé après l'incendie de Notre-Dame à Paris, certains se demandent s'il vaut la peine d'investir toutes ces ressources dans une ville plutôt que de les utiliser à d'autres fins plus « humanitaires ». Sauver Venise ou sauver l'Amazone? Sauver le tourisme ou l'agriculture? Les riches Européens ou les pauvres de la Terre? Le passé ou le futur ? Quels sont les atouts véritablement « universels », et qui en décide? Bien sûr, ces questions sont mal posées (et, peut-être, même inutiles), mais nous, anthropologues, aurions quelque chose à dire à ce sujet. Et nous devrions.

Javier Domingo


[1] L’image provient du site du journal Ilsole24ore : http://stream24.ilsole24ore.com/video/italia/detto-e-contraddetto-mose-e-parole-scritte-sull-acqua/AC3X5Gz