Historique du Département

Fondation

En 1961, Guy Dubreuil fonde le Département d'anthropologie de l'Université de Montréal. En 1998, il en relate l'histoire à l’occasion d'un colloque au Département. Les événements relatés ici sont largement repris du récit qu’il en a livré. Ironiquement, pour le plus grand établissement d'anthropologie francophone au monde, il est surprenant d'apprendre que le Département ne possède pas d'archives organisées qui retracent sa propre histoire. Cependant, le Laboratoire d'ethnologie du Département a lancé en 2007 un projet d'intégration de ces archives afin de les rendre éventuellement accessibles.

Premiers pas

Dans les années 1950, Dubreuil est étudiant à l'Université de Montréal – évidemment pas en anthropologie, mais plutôt en psychologie. Il est toutefois difficile aujourd'hui de préciser les savoirs et les connaissances de ces rubriques, qui étaient encadrés à l’époque par des sensibilités très locales, orientées vers des courants ethnonationaux.

Encouragé par l’un de ses professeurs, il découvre et étudie par la suite la « vraie » anthropologie à l’Université Columbia. À son retour, il est chargé d'offrir quelques cours d'ethnologie au Département de psychologie de l’UdeM. Après quelques années, en 1960, il passe au Département de sociologie, se joignant au bioanthropologue Jean Benoist. Celui-ci avait connu Dubreuil à l’occasion d'un stage de recherche, au cours duquel il s’était laissé convaincre de s'installer à Montréal. Ils s’allièrent ainsi à Thérèse Belleau, qui assure aussi l'enseignement de quelques cours d'anthropologie.

Nouvelle vision

Dubreuil, initié à la vision de l’Université Columbia, qui préconise l’étude de l’anthropologie en 4 sous-disciplines, conçoit en 1960-1961 un programme d’inspiration similaire qui formera la base de l'enseignement du futur département. À cette époque, l'anthropologie constitue une section du Département de sociologie.

Le Conseil de la Faculté (des sciences sociales) accepte la proposition de Dubreuil. Selon lui, l’influence du doyen de l'époque, Philippe Garigue, a compté pour beaucoup. Ce dernier était un sociologue anglais, naturalisé et même converti au catholicisme, à une époque où l'Université était encore dirigée par le clergé. 

Il ne faut pas sous-estimer le courage et la nouveauté de cette vision, dans un Québec où l’on ignorait toujours, du moins officiellement, que la province avait un segment composé d'autochtones et un autre d'immigrants. Dans le contexte universitaire de l'époque, dominé par l'héritage d’une pensée plus rigide, prônant une vision immobile et homogène d’un monde, Montréal a été la 1re université de la province à offrir des cours sur l'évolution humaine et sur l'archéologie préhistorique.

À ce moment, Dubreuil éprouve des difficultés à trouver des collègues souhaitant d'enseigner la discipline, ou qui sont en mesure de le faire en français, à Montréal. Cette problématique s’amplifie par le départ de Madame Belleau. Dubreuil réussit à convaincre un ancien collègue de l’Université Columbia de se joindre au nouveau département. Le spécialiste des Inuits Asen Balikci arrive ainsi en 1961 en provenance du Musée national d'Ottawa, où il y travaillait depuis l’obtention de son doctorat. La même année, le spécialiste de la Méso-Amérique Paul Tolstoy, aussi issu de l’Université Columbia, vient prêter main-forte. Tolstoy met sur pied le 1er des laboratoires d'archéologie du Département.

Un ethnologue européen se joint aussi au nombre des 1ers enseignants du  Département. Un linguiste québécois, Gilles Lefebvre, offre pour sa part quelques cours d’ethnolinguistique afin de compléter la formation de base. Pour combler certaines lacunes du programme, Dubreuil, alors chef officiel et non officiel du Département, lance la tradition d'inviter des professeurs au Département. La grande majorité provient de France.

Croissance

Le projet d'agrandir rapidement le Département est reçu favorablement par la Faculté, en partie grâce à la conscience ethnonationale qui secoue le Québec de l'époque. Cela mène inévitablement à la volonté d’avoir « notre » département d'anthropologie. La conception du Département selon le modèle américain (couverture des 4 sous-disciplines pour comprendre la complexité humaine) impulse également cette ambition. On ne comptabilisait donc pas le nombre de postes selon la quantité d'étudiants, encore relativement faible.

Du reste, il est nécessaire d'agrandir le Département afin que les cadres québécois puissent recevoir une formation professionnelle, mettant fin à la dépendance vis-à-vis les États-Unis et l'Europe. En fait, Dubreuil convainc l'administration qu'il est nécessaire d'engager une dizaine d'anthropologues. Ce plan s’échafaude sur 8 ans. Ainsi, en 1970, le Département compte une quinzaine de professeurs.

La politique joue également un rôle dans cette croissance. Par exemple, on souhaite donner un aspect distinctif à l'ethnologie, souvent perçue à l’époque comme une branche de la sociologie, afin d’agrandir la gamme de cours offerts. Dubreuil, spécialiste à cette époque d’anthropologie psychologique et des questions d'intégration des immigrants, met l'accent, avec ses collègues, sur le rôle de la culture matérielle et les aspects que l’on qualifierait aujourd'hui d’« exotiques » .

Cela devient la marque de commerce de l'anthropologie montréalaise et sert de justification à l’embauche rapide de « vrais » ethnologues. Cela assure aussi que le nouveau département ne soit englouti par la sociologie, elle aussi en période de croissance. Voilà pourquoi, en partie, l'ethnologie domine numériquement les disciplines alliées dès le tout début : 5 ethnologues en 1963, 7 en 1964, comparativement à 2 archéologues, 1 bioanthropologue et 1 ethnolinguiste.

Les sensibilités des années 1960 pour les questions sociales et politiques garantissent la popularité de l'ethnologie auprès des étudiants.

Il est cependant vrai qu'il était plus difficile de trouver des candidats compétents dans les autres sous disciplines. L'archéologie connaît pour sa part un lent démarrage car, pendant quelques années, il s’avère difficile de dénicher des candidats capables d’enseigner en français. La situation s’aggrave par le départ temporaire de Paul Tolstoy en 1966.

Franklin Auger, titulaire du 1er diplôme de maîtrise octroyé par le Département, en 1964, assure l'enseignement de l'anthropologie biologique après une formation doctorale en France. À la fin des années 1960, Gillian Sankoff arrive au Département et devient la 1re véritable ethnolinguiste. Elle réussit à définir les paramètres de la sous-discipline afin que cette dernière devienne indépendante.

Un enseignement cosmopolite

Cette croissance un peu forcée a des conséquences heureuses pour le Département. L'absence d'un programme doctoral oblige en effet plusieurs Québécois à terminer leurs études supérieures en Angleterre, aux États-Unis ou en France. Soit des parcours jadis assez traditionnels pour les Québécois souhaitant poursuivre de telles études dans des programmes non offerts ici. L'intégration de ces individus enrichit ainsi le Département, chacun rapportant une formation et une vision anthropologique différente. Notons Aléong, Auger et Savard (Université de Paris), Beaucage (London School of Economics), Bernier et Vallée (Cornell University), Chapais et Verdon (Cambridge University), Forest (Université de Genève), Paradis (Yale University), et bien d'autres.

Cette hétérogénéité dans le recrutement a établi la tradition de sélectionner des candidats « différents » et d'agrandir les compétences scientifiques du Département. Cela produit aussi un autre résultat : la grande majorité des recherches, et donc des cours offerts, ne sont pas orientées vers les sujets québécois. Sans ignorer le Québec, le Département, dès ses débuts, a toujours cherché à offrir un enseignement « cosmopolite ».

Bref, le Département est depuis toujours pris entre 2 feux. Soit la nécessité d'engager des chercheurs ayant des champs d'intérêt assez différents, mais aussi capables de s'intégrer aux sujets et aux domaines représentés par la recherche des professeurs déjà établis au Département.

On attend jusqu'en 1964 pour octroyer la 1re maîtrise et en 1972 pour le 1er doctorat. Le 2e doctorat est remis en 1973 à Norman Clermont, qui rapidement devient un pilier de l'archéologie au Département. En fait, l'engagement de Clermont change l'orientation de l'archéologie, car elle oriente le domaine vers la recherche et l'enseignement de la préhistoire du Québec.

Plus tard, le Québec devient le sujet de plusieurs recherches ethnologiques et ethnolinguistiques, émanant surtout de doctorants. Cela s’explique d’une part par les changements qui ont transformé la province en société plus cosmopolite. D’autre part, l'influence des organismes de subventions canadiens et québécois encourage la recherche locale, surtout dans les programmes de maîtrise, où les fonds sont assez limités par comparaison aux sources de financement pour les recherches doctorales.

Ce manque de fonds, ainsi que l'intérêt étudiant toujours croissant pour l'anthropologie, garantit une proportion assez élevée de maîtrises et de doctorats consacrés à des sujets locaux. En général, ce ratio ne donne pas la mesure des recherches entreprises par les professeurs, dont une majorité continue à enquêter sur des sujets hétérogènes. Beaucoup se consacrent néanmoins à des sujets québécois, tels Bernier, Beaucage et d'autres (Aléong, Auger, Benoist, Clermont, Forest, Sankoff, Savard, Verdon, etc.).

Carrefour intellectuel

Dubreuil a la certitude que la particularité du Département doit se définir par son caractère général. Il croit aussi qu'il doit offrir un enseignement de base consistant à valoriser les 4 sous-disciplines liées non par leur méthodologie partagée (elle ne l'est pas), mais par leur objet d’études et leur domaine d'enquête. L'anthropologie montréalaise s'intéresse à l'humain comme phénomène intégral. Cela reste unique au Département, car ceux de Laval (fondé en 1966) et McGill (1968) ne veulent ou ne peuvent couvrir les 4 sous-disciplines avec une approche équilibrée, qui est devenue notre marque de fabrique.

Bien sûr, on enseignait l'anthropologie bien avant ces dates, mais les cours faisaient partie d'autres programmes, telle la sociologie. Les départements séparés ont été fondés plus tard.

D'une trentaine d'étudiants (en 1963) et de 2 professeurs (en 1961), aux 25 professeurs et quasi 600 étudiants aux 3 cycles aujourd'hui, le Département d'anthropologie s'est chargé de communiquer cette vision pluridisciplinaire dans un contexte social toujours plus hétérogène et cosmopolite. Il a depuis longtemps abandonné la sensibilité aux conditions locales qui ont entouré sa naissance.

L'orientation du Département a également évolué, mettant davantage l'accent sur la formation professionnelle. Enfin, cette jonction de la francophonie (qui assure dès la naissance du Département qu'une partie du personnel possède des liens avec l'Europe), le désir de développer une anthropologie « québécoise », et une vision « américaine », ont transformé le Département en carrefour où des courants intellectuels du vieux continent s'unissent harmonieusement avec l'anthropologie américaine.

Sources & références

  • Guy Dubreuil, Genèse du Département d'anthropologie de l'Université de Montréal. Chronique d'un itinéraire, pp. 77-105, Histoire et Anthropologie, 4e Colloque du Département d'Anthropologie de l'Université de Montréal, 1998.
  • Robert Crépeau, La réception du structuralisme lévi-straussien au Québec, Cahier de l'Herne, 82, 2004.
  • Marc-Adélard Tremblay, Les études amérindiennes au Québec, 1960-1981 : État des travaux et principales tendances, Culture, 2(1):83-106, où l'auteur inclut des commentaires d’Asen Balikci.
  • Gilles Bibeau, La fascination de la marge. Éléments de l'itinéraire intellectuel de Guy Dubreuil, 1990 (manuscrit non publié).
  • Jean-Claude Muller, When Did Exotica Begin for the Quebecois?, 1991 (manuscrit non publié).
  • Norman Clermont, La recherche au Département d'Anthropologie, 1970-1978 (manuscrit non publié), 1978.